Ces journées d’étude souhaitent interroger les évolutions récentes des formes, diverses et hybrides, voire expérimentales, de littérature de voyage. La Caraïbe a pu constituer un exemple canonique du récit de voyage colonial (descriptions ethnographiques, relevés topographiques, récits d’expédition et d’installation), puis du contre-récit (avec par exemple, le roman The Lonely Londoners de Samuel Selvon, mais aussi un essai tel que Peau noire, masques blancs de Frantz Fanon). Ce double corpus de textes, colonial et post(-)colonial, pose à l’analyse critique des questions qui sont très bien problématisées par les auteurs eux-mêmes : comment sortir d’un binarisme entre dominant et dominé, entre pouvoir impérial et résistance à ce même pouvoir ? Entre ceux qui ont la légitimité de circuler, et les autres ?
Plus récemment (années 2000), les études dites de « mobilité », ou mobility studies, ont ajusté la focale critique sur les migrations multi-directionnelles des sujets diasporiques, ou qui poursuivent un héritage diasporique familial par leurs propres trajectoires. Dans The European Tribe, Caryl Phillips expose bien l’expérience diasporique comme un fait mondialisé de la fin du vingtième siècle, expérience qui a d’abord été faite, de façon singulière et répétée, par les hommes et les femmes de la Caraïbe ; cette lecture correspond au tournant théorique du décolonial. Néanmoins, si les approches factuelles du voyage postcolonial et décolonial ont dominé les lectures des littératures caribéennes, le voyage de l’imagination, le voyage empêché et projeté a été beaucoup moins traité – une dimension souvent effacée par la prééminence de la question du tourisme dans l’archipel.
Ces journées d’étude souhaitent en particulier engager une réflexion sur le voyage mental, intérieur ; sur d’autres manières de parcourir le monde, y compris par le biais de l’écriture, et notamment de l’écriture expérimentale. De fait, ces îles – ainsi que la bordure littorale continentale de la Caraïbe – ont aussi été le lieu d’un enfermement pour les populations déportées de force et réduites en esclavage. On peut se demander comment cette immobilité subie a fait son chemin dans les formes artistiques, et notamment littéraires ; il s’agit de repérer les occurrences de dérives imaginaires, de rêveries ambulantes, de déplacement projeté, sans que ces traversées terrestres ou maritimes ne soient forcément mises en œuvre.