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Programme scientifique (2/2)


Notre programme de recherche a donc pour objet central la notion polysémique et interdisciplinaire d’autorité. Par delà la dichotomie de l’« autorité » et de la « liberté », nous chercherons à repenser le champ des rapports entre le donné et l'inédit, les sources et la parole propre, que l’autorité articule à chaque fois d'une manière singulière. Dans la création et l'action, l’autorité noue d'une manière souvent conflictuelle la tension entre le dit et le dire (Lévinas), la tradition et le devenir-auteur (P. Audi), le constituant et le constitué (Sartre), la parole autoritaire et la parole intérieurement persuasive (Bakhtine), le sexe et le genre (Butler), l'emprunt, l'empreinte et l'emprise (Schneider), l'identitaire et l'identité, la répétition et la réélaboration, l'idéologie et l'utopie (Mannheim).

En matière de langue, « faire autorité » équivaut à « avoir le droit de définir ce qui est à dire et ce qui ne l’est pas » (Dictionnaire de linguistique, Larousse). D’où le rôle que sont appelés à jouer les grammairiens et, traditionnellement, les Académiciens et ceux que l’on reconnaît communément comme de « grands auteurs », personnel d’une institution littéraire qui a souvent tendance à figer celle-ci. Cette conception autoritaire de l’autorité révèle d’emblée l’équivoque que charrie la notion d’autorité, notamment et surtout au sens commun du terme. En effet, la langue française ne distingue pas clairement l’autorité au sens d’authorship que nous pourrions traduire par auctorité ou autoritativité (Paul Audi) ou parole intérieurement persuasive (Mikhaïl Bakhtine) de l’autorité au sens de pouvoir. Alors que la première implique reconnaissance, « adhésion cordiale », et repose sur la conviction et la persuasion, la seconde s’impose généralement par la force, l’obligation, la coercition. Par-delà ces différences et oppositions marquées, ces phénomènes ont toutefois en partage le fait que « l’Autorité implique une relation (entre agent et patient) : c’est donc un phénomène essentiellement social (et non individuel) ; il faut être pour le moins deux pour qu’il y ait Autorité » (Kojève, La notion d’autorité). Une définition qui renvoie, plutôt, à une conception politico-juridique de l’autorité. Le Cercle Bakhtine, Medvedev, Volochinov, quant à lui, a traduit ce conflit en termes d’interrelations dialogiques entre deux catégories de parole qui se trouvent inscrites aux origines de l’histoire de la conscience idéologique individuelle et, donc, de l’émergence du sujet. Les théoriciens russes, en effet, ont inclus l’auteur – l’écrivain – aux côtés des figures traditionnelles de l’autorité de la philosophie politique : le Père, le Chef, le Juge, le Maître (Kojève). Dès lors, la figure de l’auteur vient en quelque sorte prendre le relais de ces figures, dans une histoire de « l’interrelation du discours rapporté et du contexte narratif » qui court du dogmatisme autoritaire à l’individualisme relativiste de l’époque contemporaine. Toutefois, et précisément parce que pour qu’il y ait autorité, il faut au moins être deux, la reconnaissance de la figure de l’auteur (Maurice Couturier) passe également par la reconnaissance du rôle attribué au lecteur, voire à l’auditeur-spectateur, sans pouvoir faire l’économie des interlocuteurs.

Dans le domaine de la littérature, l’interrogation sur le statut et la figure de l’auteur — maillon de la chaîne discursive — aura, d’une part, une dimension diachronique et européenne : de l’homme de lettres traditionnel des Anciens Régimes européens – généralement désigné comme poète dramatique – à la figure de l’écrivain philosophe du XVIIIe siècle, de l’émergence des autorités nouvelles des Lumières aux figures prophétiques de l’écrivain du XIXe siècle. L’étude de ces précédents, permettra, d’autre part, de faire retour sur les implicites des débats sur l’intentionnalité (G.E.M. Anscombe) et sur « la mort de l’auteur » (Barthes, Foucault) ; d’autre part, elle pourrait nous aider à comprendre les enjeux de l’émergence d’une figure diffractée et difforme d’un auteur-personnage ou auteur-narrateur dans certaines variantes actuelles du roman historique métafictionnel ou de l’« autofiction » (Gasparini, Alberca), figure qui se trouve bien souvent mêlée aux débats sur la vérité ou la mémoire historique.

Enfin, dans le champ des pratiques culturelles, sociales et politiques, la question des rapports entre l'autorité et l'identité se pose de nos jours d'une manière nouvelle : depuis les Cultural Studies, les études sur le genre et les études postcoloniales, jusqu'au « multiculturalisme » politique et à l'ensemble de questions que l'on regroupe habituellement sous le titre de l'Identity Politics, la critique de certaines formes spécifiques de l'autorité sociale, culturelle et politique renvoie le plus souvent à la critique de conceptions particulières de l'« identité ». À partir de cette double critique, il apparaît que la dérive de l'autorité vers l'autoritaire peut être corrélative de la dérive de l'identité vers l'identitaire : la personnalité autoritaire serait rattachée à une conception figée de l'identité personnelle, tout comme l'autoritarisme politique, social et culturel serait solidaire de formes « essentialistes » de l'identité commune ou collective. Quel modèle de rapport peut-on établir entre les conceptions et les pratiques de l'autorité, d'une part, et les conceptions et les pratiques de l'identité, d'une autre ? Quelles médiations sociales, culturelles et idéologiques interviennent dans les processus de construction, déconstruction et reconstruction des identités ? Quelles sont les formes d'autorité engagées dans ces processus, et comment ces formes d'autorité peuvent-elles se transformer au cours de ces mêmes processus ? Si l’« autorité », ou plutôt sa « crise » sature les discours actuels (journalistiques et politiques notamment), qui évoquent les éventuelles raisons de sa « disparition » et la nécessité de sa « restauration », la notion d’autorité elle-même a jusqu’ici intéressé assez peu les historiens, bien qu’il s’agisse pleinement d’un objet d’histoire sociale et culturelle, comme l’a récemment montré P. Karila-Cohen (2008). Les historiens du social, en effet, ne cessent de se confronter, au moins indirectement, avec le phénomène de l’autorité (histoire du travail et des institutions, histoire de femmes comme de l’éducation) : une étude historique de l’autorité pourrait consister en l’analyse d’un rôle social, l’examen de la fabrication d’un comportement qui progressivement s’impose comme « allant de soi » tant pour celui qui exerce le pouvoir que pour ceux sur lesquels le pouvoir s’exerce.

En faisant jouer les ressources de l'interdisciplinarité – histoire littéraire et musicale, histoire des idées, histoire des représentations, histoire politique, histoire sociale et culturelle, théorie littéraire, théorie critique, théories de la société, anthropologie, ethnomusicologie, philosophie – le projet de recherche se propose, dans ce domaine, de mettre en lumière les rapports entre les logiques de l'autorité et celles de l’identité, tant au niveau de la vie subjective et des différents champs de la création qu’au niveau de la vie sociale, en vue de contribuer à l'élaboration d'une compréhension renouvelée du rapport entre autonomie et appartenance.

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